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Les Amis d'Etty Hillesum

Etty Hillesum
Middelburg 1914 - Auschwitz 1943

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Extraits des Ecrits d'Etty Hillesum


Sens

Hier, j'ai cru un moment ne plus pouvoir continuer à vivre, avoir besoin d'aide. J'avais perdu le sens de la vie et le sens de la souffrance, j'avais l'impression de "m'effondrer" sous un poids formidable, pourtant là encore j'ai continué à me battre, et tout à coup je me suis sentie capable d'avancer, plus forte qu'auparavant. J'ai essayé de regarder au fond des yeux la "Souffrance" de l'humanité, je me suis expliquée avec elle, ou plutôt : "quelque chose" en moi s'est expliqué avec elle, nombre d'interrogations désespérées ont reçu des réponses, la grande absurdité a fait place à un peu d'ordre et de cohérence, et me voilà capable de continuer mon chemin. Une bataille de plus, brève mais violente, dont je suis sortie dotée d'un infime supplément de maturité.
Je dis que c'est moi qui me suis expliquée avec la "Souffrance de l'Humanité"(ces grands mots me font encore et toujours grincer des dents). Mais ce n'est pas tout à fait juste. Je me sens plutôt comme un petit champ de bataille où se vident les questions, ou du moins quelques-unes des questions, posées par notre époque. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester humblement disponible pour que l'époque fasse de vous un champ de bataille. Ces questions doivent trouver un champ clos où s'affronter, un lieu où s'apaiser, et nous, pauvres petits hommes, nous devons leur ouvrir notre espace intérieur et ne pas les fuir.

On ne doit pas se perdre continuellement dans les grandes questions, être un champ de bataille perpétuel, il est bon de retrouver chaque fois ses étroites limites personnelles entre lesquelles on peut poursuivre consciemment et consciencieusement sa petite vie, sans cesse mûrie et approfondie par les expériences accumulées dans ces moments "dépersonnalisés" de contact avec l'humanité entière.
15 juin 1941

Il arrive parfois que, soudain, le sens de toutes choses m'échappe. C'est probablement un manque de confiance en soi, une absence de foi en soi-même. Le manque de conviction que ce que l'on fait est bon et a un sens. Et quand on ne voit plus le sens de sa propre vie, c'est du même coup la vie en général qui perd son sens. Oui, Etty, tu es vraiment un cas. Je ne deviendrai probablement pas folle, je ne le crois plus, mais je comprends très bien qu'on puisse le devenir. Je veux toujours me fondre en toutes choses et en tout le monde. Le sentiment de vivre en harmonie avec tout ce qui existe. Je n'accepte pas encore les contradictions multiples de cette vie, je les accepte par l'esprit, mais non par le cœur de mon être. Je cherche une harmonie parfaite, l'unité et la paix. Je voudrais disparaître moi-même, me dissoudre moi-même, m'oublier et me défaire de moi-même. Non pas me fuir, mais me dissoudre naturellement et harmonieusement dans la terre et le ciel.
7 août 1941

Il s'est passé énormément de choses en moi ces derniers jours, mais elles ont fini par se cristalliser autour d'une idée. Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine d'ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l'ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sens de la vie, sans qu'il s'en trouve amoindri pour autant. Je ne suis ni amère ni révoltée, j'ai triomphé de mon abattement, et j'ignore la résignation. Je continue à progresser de jour en jour sans plus d'entraves qu'autrefois, même en envisageant la perspective de notre anéantissement. Je ne me parerai plus de belles formules qui prêtent toujours à malentendu : J'ai réglé mes comptes avec la vie, il ne peut plus rien m’arriver, d’ailleurs il ne s’agit pas de moi personnellement, peu importe qui meurt, moi ou un autre, l’important c’est que l’on meurt. Voilà ce que je dis souvent autour de moi, mais cela n'a pas beaucoup de sens et ne rend pas clairement ce que je veux dire – et au fond cela ne fait rien. En disant : " J’ai réglé mes comptes avec la vie, il ne peut plus rien m’arriver, d’ailleurs il ne s’agit pas de moi personnellement, peu importe qui meurt, moi ou un autre, l’important c’est que l’on meurt…L’éventualité de la mort est intégrée à ma vie : regarder la mort en face et accepter cette mort, cet anéantissement, toute forme d'anéantissement, comme partie intégrante de la vie, c’est élargir cette vie. A l'inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l'accepter, c'est le meilleur moyen de ne garder qu'un pauvre petit bout de vie mutilée méritant à peine le nom de vie. Cela peut paraître presque paradoxal : en excluant la mort de sa vie on se prive d'une vie complète, en l'y accueillant on élargit et on enrichit sa vie.
3 juillet 1942

C'est une expérience de plus en plus forte chez moi ces derniers temps : dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d'éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l'unisson de millions d'autres à travers les siècles, tout cela c'est la vie : et pourtant la vie est belle et pleine de sens. Elle est même pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité : alors la vie, d'une manière ou d'une autre, formant un ensemble parfait. Dès que l'on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l'on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire.
4 juillet 1942

Nous parlions hier soir des camps de travail. Je disais "Je n'ai pas d'illusion à me faire, je sais que je mourrai au bout de trois jours, parce que mon corps ne vaut rien."  Werner pensait la même chose de lui-même. Mais Liesl a dit : "Je ne sais pas, mais j'ai le sentiment que je m'en sortirai quand même." Je comprends très bien ce sentiment, je l'avais moi-même avant. Un sentiment de force, de ressort indestructible. Je ne l'ai d'ailleurs pas perdu, dans son principe il est toujours là. Mais il ne faut pas le prendre non plus en un sens trop matérialise. Il ne s'agit pas de savoir si ce corps privé d'entraînement tiendra le choc, c'est relativement peu important ; même si l'on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu'à la fin, que la vie a un sens, qu'elle est belle et que l'on a réalisé ses virtualités au cours d'une existence qui était bonne, telle qu'elle était.
5 juillet 1942

C‘est la seule façon de pouvoir vivre sa vie actuellement, en puisant dans l’amour indifférencié pour la créature souffrante, à quelque nation, race, religion ou philosophie qu’elle appartienne. Et quand cette conviction est entrée en moi, dans un moment d’absolue détresse, cela m’a permis de continuer à vivre, non pas un ersatz de vie dans un camp de transit juif de la Deuxième Guerre Mondiale , ce qui est le lot de la plupart ici, mais vivre vraiment, avec une masse d’énergie, de joie et de conviction, et un vague pressentiment des cohérences qui existent et qui font malgré tout de la vie, en profondeur, un ensemble riche de sens- mais c’est une chose qu’on est encore loin de pouvoir décrire, faute de connaître les mots pour le faire.
Fin juillet 1942

Sens

Le diamant du lexique français, pour moi, c'est le substantif "sens". Condensé en une monosyllabe - sensible donc à l'oreille d'un Chinois - qui évoque un surgissement, un avancement, ce mot polysémique cristallise en quelque sorte les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l'univers vivant : sensation, direction, signification. Entre terre et ciel, l'homme éprouve par ses sens, le monde qui s'offre...D'où le lancinant attrait de l'homme pour la signification qui est le sens de sa propre création qui est de fait la vraie "jouï-sens".
François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, 2002, Dédicace

La finalité humaine n’est pas de produire pour consommer, de consommer pour produire ou de tourner comme le rouage d’une machine infernale jusqu’à l’usure totale. C’est pourtant à cela que nous réduit cette stupide civilisation où l’argent prime sur tout mais ne peut offrir que le plaisir. Des milliards d’euros sont impuissants à nous donner la joie, ce bien immatériel que nous recherchons tous, consciemment ou non, car il représente le bien suprême : la pleine satisfaction d’exister.
Un jour, il nous faudra bien répondre à notre véritable vocation, qui n’est pas de produire et de consommer sans fin, mais d’aimer, d’admirer et de prendre soin de la vie sous toutes ses formes.
Pierre Rabhi
  
Les plus grands défis de la vie sont ceux qui sont le plus proches de notre raison d’être. Au point que si tu souhaites connaître ta principale raison d’être, il te suffit de regarder là où sont tes plus grands défis.
Rabbi Menachem Mendel Schneerson

Regarde le soleil, l’ombre sera derrière toi.
Proverbe Maori

D'où venons-nous ?
Que sommes-nous ?
Où allons-nous ?
Paul Gauguin

La question produit un espacement, un écart ; elle introduit une désignification du sens préalable du monde, qui conduit à un degré du sens, qui deviendra le germe d'un nouveau sens ou d'un renouvellement du sens ancien.
Marc-Alain Ouaknin      "C'est pour cela qu'on aime les libellules" Ed Calman-Lévy  p 107


Sens


Textes choisis par Jeanne-Marie Ménard

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