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Les Amis d'Etty Hillesum

Etty Hillesum
Middelburg 1914 - Auschwitz 1943

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Extraits des Ecrits d'Etty Hillesum


Fleur

Catherine Millot écrit, à propos d'Etty Hllesum : "Miraculeuse fleur d'humanité née au plus profond de son époque."
(La vie parfaite ED. Gallimard, 2006, page 197)

Et Marie-Laure Jeanne Herlédan poursuit, dans son livre, Esther Hillesum  Entre fleurs et poésie : la trace du nom, (Ed Des sources et des livres, 2010, pages 27-28) :

"Les fleurs ne cessent plus de jaillir, de croître et de se répandre jusqu'à leur anéantissement à venir. Tel un présage, tu couches ces mots "…les pétales de roses jonchent mes livres. Une des roses jaunes est épanouie à ses dernières limites et me regarde, béante, de son grand œil."(a).
Elles sont tes compagnes constantes et silencieuses. Partout elles foisonnent :

Orchidées
Lilas   Miscanthes
Jacinthes   Marguerites   Muguet
Crocus  Roses   Anémones   Chrysanthèmes   Bleuets
Perce-neige   Violettes   Seringas   Cyclamens
Géraniums   Narcisses   Tulipes   Jasmins
Lys des champs   Lupins jaunes et violets
sont

le merveilleux avec lequel tu formes le Weltinnenraum -l'espace intime du monde- de Rilke que tu cites à propos du ciel qui vit en toi."



fleur

fleur

Je touche ici un point essentiel. Quand je trouvais belle une fleur, j’aurais voulu la presser contre mon cœur ou la manger. C’était plus difficile avec d’autres beautés naturelles, mais le sentiment était le même. J’avais une nature trop sensuelle, trop "possessive", dirais-je. Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l'avoir. D’où cette sensation continuelle et douloureuse de désir inextinguible, cette aspiration nostalgique à quelque chose que je croyais inaccessible, et c'est cela que j'appelais mon "instinct créateur". Je crois que l'intensité de ces sentiments était justement ce qui me faisait penser que j'étais née pour créer des œuvres d'art. Soudain tout a changé ; par quelles voies intérieures, je l'ignore, mais le changement est là.
16 mars 1941

J'ai déjà appris la patience d'attendre ce qui va venir, d'être assurée que quelque chose va venir. Je ne sais pas si j'ai déjà la patience de marcher seule pendant des heures dans un paysage désert, ou de passer seule des semaines dans un village de pécheurs sur la côte en me satisfaisant de mes propres pensées. Je n'ai pas encore la patience nécessaire pour cultiver des fleurs, écouter de la musique, regarder des tableaux et lire la Bible. Tout cela, j'ai encore à l'apprendre au long de toute une vie. Je crois bien que j'ai commencé. Et de temps à autre, il y a aussi cette grande patience qui devra chez moi, à la longue, être  la source où je puiserai mon travail créateur.
4 avril 1942

Ces pois de senteur me rendent presque folle avec leur rouge excitant impossible à définir plus précisément. De même qu'une belle femme, impossible à posséder dans l'indéfinissable qui fait sa beauté, peut rendre quelqu'un fou.
Il ne faut pas vouloir tout posséder et comprendre- la compréhension n'est-elle pas la possession par l'esprit ? - il faut aussi savoir se contenter de subir. Peut-être est-ce pour nous, Occidentaux, ce qu'il y a de plus difficile, et nous manque-t-il la grande patience et aussi cet élément précieux de la foi : l'humilité – pouvoir subir, sans opposer de résistance. -Bonne nuit-
Encore un dernier regard sur ce pois de senteur : la beauté est aussi une chose que l'on doit supporter.
27 juin 1942

Ah oui, le jasmin ! Comment est ce possible mon Dieu, il est coincé entre le mur lépreux des voisins de derrière et le garage. Il a vue sur le toit plat, sombre et boueux du garage. Au milieu de toute cette grisaille et de cette pénombre boueuse, il est si radieux, si immaculé, si exubérant et si tendre. Je ne comprends rien à ce jasmin. En ce vingtième siècle, on peut très bien croire aux miracles. Or il s'agit d'un miracle. Et je crois en Dieu, même si avant peu, en Pologne, je dois être dévorée par les poux. Ce jasmin, il me laisse sans mots. Il est là depuis très longtemps déjà, mais c'est seulement maintenant qu'il me laisse sans mots.
1er juillet 1942

Derrière la maison, la pluie et la tempête des derniers jours ont ravagé le jasmin ses fleurs blanches flottent éparpillées dans la boue des flaques noires sur le toit plat du garage. Mais quelque part en moi ce jasmin continue de fleurir, aussi exubérant, aussi tendre que par le passé. Et il répand ses effluves autour de ta demeure, mon Dieu. Tu vois comme je prends soin de toi. Je ne t’offre pas seulement mes larmes et mes tristes pressentiments, en ce dimanche matin venteux et grisâtre je t'apporte même un jasmin odorant. Et je t'offrirai toutes les fleurs rencontrées sur mon chemin, et elles sont légion. Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible. Et pour prendre un exemple au hasard : si j'étais enfermée dans une étroite cellule et que je vois un nuage passer au-delà de mes barreaux, je t'apporterai ce nuage, mon Dieu, si du moins j'en avais la force. Je ne puis rien garantir d'avance mais les intentions sont les meilleures du monde, tu le vois.
12 juillet 1942

Porter des fruits et des fleurs sur chaque arpent où l'on a été planté, ne serait-ce pas notre finalité ?
Vendredi 2 octobre 1942

fleur

En ce monde nous marchons sur le toit de l'enfer et regardons les fleurs.
Issa

Le poète allemand Rilke séjourna quelque temps à Paris. Pour se rendre à l’université, il parcourait chaque jour une rue très fréquentée en compagnie d’une amie française.
Une mendiante, qui occupait toujours le même angle de rue, demandait l’aumône aux passants. Toujours assise au même endroit, immobile comme une statue, la femme tendait la main, les yeux rivés au sol.
Rilke ne lui donnait jamais rien, alors que sa compagne lui offrait souvent une pièce. Un jour la jeune française, étonnée, demanda au poète :
"Mais pourquoi ne donnes-tu jamais rien à cette malheureuse ?"
"C’est à son cœur que nous devrions faire un cadeau et non pas à ses mains", répondit le poète.
Le lendemain, Rilke arriva avec une splendide rose à peine éclose, la déposa dans la main de la mendiante et fit semblant de poursuivre sa route.
Alors l’inattendu se produisit : la mendiante leva les yeux, regarda le poète, se mit péniblement sur ses pieds, prit la main du poète et la baisa. Puis elle partit en serrant contre elle la belle rose. Pendant une semaine, plus personne ne la vit. Mais le huitième jour la mendiante était de nouveau assise dans son coin habituel. Silencieuse et immobile comme toujours.
"De quoi a-t-elle pu vivre tous ces jours où elle n’a rien reçu ?", demanda la jeune française.
"De la rose", répondit le poète.

(a) Les écrits d'Etty Hillesum, Journaux et lettres, 1941-1943, Seuil, 2008, 25 juillet 1942,  page 699

Textes choisis par Jeanne-Marie Ménard

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